Gérard Larnaudie

de Paulette Laguerre
La seigneurie de Rabat
Les Anciens avaient une originalité, ils racontaient aux veillées beaucoup d’histoires sur les seigneurs et leurs guerres, sur les invasions arabes. Toujours pigmentées par cet esprit virulent, contre le puissant envers ses serfs. Ils agrémentaient ces récits d’expressions patoises autour de l’âtre. Tandis que se consumaient les grosses bûches ou « Hestelles » de hêtre ou de frêne, sous le manteau de la bonne vieille cheminée. Les enfants assis sur les genoux du père ou du grand-père, les écoutaient en silence.
Un cop !
Alors que nous prenions les premiers rayons printaniers dans la cour, papi m’annonça en me montrant un point dans la montagne :
— Cet été, nous irons effectuer une belle excursion. Je t’emmènerais escalader ce grand pic, la-haut, celui en forme de pyramide avec son capuchon de neige. « Le Pic des Trois Seigneurs ». Chacune de ses trois faces regarde une vallée : Suc au Midi, Rabat au Nord et Massat au couchant. C’est la cime la plus haute de la chaîne, elle culmine à plus de 2100m. Certains prétendent que du haut de ce pic, par très beau temps on peut apercevoir le pont des Demoiselles de Toulouse.
— Papi ! Ce pic a-t-il une légende ? Demandais-je.
—Bien sûr qu’oui. Ce pic à aussi une belle légende, je te la raconterais ce soir à la veillée.
La légende du pic des Trois Seigneurs
Imaginez ! les enfants, nous sommes au moyen âge ; avant l’an mille. Nos vallées étaient défendues par des châteaux. Pas des châteaux forts de pierre, ils sont venus plus tard, non ceux de cette époque étaient constitués d’une tour de bois, érigées sur une butte, entourée de palissades et d’un fossé enjambé par un pont-levis. Ils étaient faciles à bâtir, mais vulnérables au feu. Ceux placés au sommet d’une montagne étaient à l’origine des postes de gardes. Le village de Gorbit dépendait de celui Rabat.
Parmi les occupations de ces seigneurs et de leurs chevaliers, priorité était donnée à la guerre, leur épée ne les quittait pas. A cette époque des luttes sanglantes, les mettaient aux prises car certains châteaux dépendaient du comté Carcassonne, les autres de Toulouse, et même de Barcelone. Ces seigneurs étaient de véritables souverains sur leurs territoires, ils faisaient la guerre, levaient des impôts, rendaient la justice et battaient monnaie.
En ce temps là, les mœurs de ses seigneurs étaient d’une brutalité féroce. Ceux de chez nous ne se différenciaient pas des autres. Grands querelleurs, belliqueux, ce n’était que chicane entre eux, pour un bois, des pâturages, une femme. Ils étendaient parfois leur pouvoir bien au-delà des limites de leur seigneurie. Ils obligeaient leurs paysans à les suivre dans leurs expéditions. L’église essaya d’atténuer leur violence sans grand succès.
Mais revenons à notre légende. Dans la seigneurie de Rabat, Les vallées sont verdoyantes, dans les alpages, la vie pastorale est vivace. Mais malheureusement trop souvent les troupeaux sont volés et les récoltes pillées par des seigneurs voisins. Trois puissants châtelains se disputaient à l’époque les terres du Sabarthes; le seigneur de Rabat, le sire de Quié et le Baron de Massat. Ils se livraient à tour de rôle à des pillages chez leurs voisins, créant chez leurs pauvres sujets de grandes famines et épidémies.
Cela dura des années et des années, jusqu’au jour, où un bruit se répandit, «un évêque avait reçu de Dieu une vision » : l’ordre de prêcher l’oubli de toutes haines et le rétablissement de la paix. Quand il passa dans notre pays, il rencontra le comte de Foix, et les seigneurs de son comté. L’homme d’église les convainquit de signer un pacte de paix au nom de «Dieu » pour le bien de tous.
Et pour le bonheur de nos ancêtres cela se réalisa. On approchait de l’automne, les montagnes prenaient des couleurs, rouges, jaune. De bon matin les seigneurs partirent signer cette paix demandée par Dieu sur un pic à la croisée de leurs trois vallées. Celui de Rabat emprunta les sauvages gorges de la Courbière, le baron de Massat franchit le col de Port et le dernier la belle verdoyante vallée du Vicdessos. Puis ils grimpèrent jusqu’au sommet, afin d’avoir une vue d’ensemble de la région. Là près du ciel, ils procédèrent au partage équitable des terres.
Afin de fêter dignement leur entente, ils convinrent de faire un festin sur place, ils firent apporter trois roches en guise de fauteuils et une quatrième plate pour servir de table. Puis leurs chapelains réciproques bénirent ce lieu et lui donnèrent le nom du : pic des Trois Seigneurs.
Si un jour, vous escaladez ce pic, au sommet sur une petite plate-forme, vous pourrez y voir encore, ces quatre roches et une croix.
La source des Gours
Sans eau, l’homme ne pourrait pas vivre. C’est pour cette raison, que les civilisations, les religions ont toujours donné aux sources qui naissent de la Terre un caractère mythique. Qu’elle tombe du ciel, qu’elle jaillisse de la terre, qu’elle coule sur une pente, l’eau est l’objet de vénération, depuis les temps les plus anciens. Voilà une légende de chez nous s’y rapporte.
Les fontaines ont été peuplées de génies, de fées, de magiciens, de sorciers, de héros, de saints et de saintes… Nos sources de montagnes ne faillirent pas à la tradition.
Henriette, habitait le haut du village, la jeune fille, devait tous les jours commencer sa journée en allant puiser une cruche d’eau à la source des Gours. Le plus dur était de remonter, le récipient plein, car la montée de l’église était abrupte.
Un Cop ! (Un jour), elle aperçut un génie de l’eau assis sur une pierre près de la source. A sa vue, Henriette eut peur, car ces génies, avaient très mauvais caractères il ne fallait surtout pas les contrarier, ni se plaindre de la température de l’eau, ni les insulter car ils asséchaient la source. Cependant elle remplit sa cruche sans prononcer un mot, alors qu’elle se relevait, le génie de l’eau lui dit :
En disant cela la servante posa prestement la cruche sur sa tête et s’en alla sans regarder derrière elle. Elle craignait qu’il ne lui jette quelques sorts.
Le lendemain matin et les matins suivants, elle aperçut encore le génie assis et chaque fois il lui renouvelait l’offre de l’aider ; chaque fois aussi elle refusait.
Mais peu à peu elle s’habitua à le voir et eut moins peur de lui. Un matin tandis qu’il lui répétait son offre :
—Voulez-vous que je vous aide à mettre cette cruche sur votre tête la belle ? Elle répondit en souriant :
— Bien volontiers, c’est tellement lourd
Le génie se leva tout satisfait, posa bien légèrement la cruche où il fallait, puis montra à la servante une pierre plate au bord de la fontaine :
— Regarder sous cette pierre, toutes les fois que vous viendrez puiser de l’eau, lui dit-il, vous y trouverez quelque chose pour vous, dont il vous est défendu d’en parler à quiconque.
Le lendemain la servante n’aperçut pas le génie assis au bord de la fontaine, cela lui donna toute liberté de contenter sa curiosité. Elle souleva la pierre, et trouva sous la pierre une pièce en or. Et tous les jours qui suivirent, il y eut sous la pierre une nouvelle pièce d’or, si bien qu’en peu de temps la jeune servante se trouva riche. Elle acheta une chaîne d’or, des boucles d’oreilles pour se parer les dimanches. Les voisins commencèrent à jaser. Les maîtres surveillaient la servante, et prirent avec elle des précautions. Mais les précautions n’emmenèrent aucune fâcheuse découverte. L’honnêteté de la jeune fille rendait un compte exact des dépenses du ménage et rien ne se perdait à la maison. Mais puisqu’elle n’était pas voleuse, il devait donc être une mauvaise fille : car jasaient les voisins, d’où viendrait cette bague qu’elle vient encore d’acheter ?
Les villageois lui rendirent la vie si dure, qu’à la fin elle raconta d’où venait son argent.
Ce fut la fin de sa fortune, elle eut beau regarder tous les jours sous la pierre, elle n’y trouva plus de pièce d’or.
Il est de notoriété publique qu’il ne faut pas insulter l’eau des fontaines ou des puits sous peine de la voir disparaître. La Fuente Gloriosa en Aragon se serait arrêtée de couler pendant sept ans à la suite de blasphèmes proférés à son encontre. Les vieux ariégeois invitaient les étrangers à offrir au torrent une pièce d’argent ou une fleur afin de leur attirer la chance.
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